berangere: (rizière)
bérangère ([personal profile] berangere) wrote2013-09-28 02:31 pm

Relations internationales, cuisine commune et stratigraphie complexe : Kiyuna agaribaru nu bataki

En raison de son incroyable popularité, notre série "La préhistoire d'Okinawa n'est pas un mythe" devient hebdomadaire ! Quoi qu'en pensent les sceptiques, les preuves de son existence s'accumulent et des gens font même des conférences sur sites pour répandre la bonne nouvelle.

 
carte de localisation du site  Le site de Kiyūna agaribaru nu bataki (喜友名東原ヌバタキ, Kiyūna, ville de Ginowan, préfecture d'Okinawa) a fait l'objet d'une cinquième campagne de fouilles par le Comité d'Éducation de la ville de Ginowan cet été, de juin à début septembre, avant la construction d'un immeuble d'habitations. Il s'agit d'un site d'habitat daté des alentours de 500 BCE, à la toute fin de la Période des Amas Coquilliers Moyen (ce qui correspond en gros au Jōmon Final, mais comme la préhistoire d'Okinawa existe avec plusieurs centaines de kilomètres d'eau entre elle et la civilisation Jōmon, elle a le droit d'avoir sa propre terminologie). Les précédentes campagnes ont permis d'identifier vingt-et-une (21) habitations, des foyers extérieurs et des silos / fosses. Le mobilier comporte des vaisselles locales (de type Kayauchibanta et Uzahama), des vaisselles importées de Kyūshū du Yayoi Initial (datées de 2670 BP), des outils lithiques, des coquillages percés et des écofacts (des graines).

Le site est donc particulièrement intéressant parce que 1- il s'agit d'un site archéologique, tous les sites archéologiques sont intéressants ; 2- il permet d'obtenir des indices sur les relations entre Okinawa et le Japon ; 3- ces informations concernent une période de transition entre deux (2) civilisations sur l'archipel japonais, et les transitions sont toujours des périodes amusantes.

 

Cette année, la campagne de fouilles a permis de mettre au jour six (6) habitations, une dizaine de foyers-fosses et des zones de passage (des chemins entre les habitations).

Comme la plupart du temps pour la civilisation Jōmon et la civilisation des Amas Coquilliers, les habitations sont semi-enterrées, creusées dans le sol géologique. Le site est situé dans un endroit ou le sol géologique n'est pas particulièrement épais et dans plusieurs habitations, le creusement atteint la roche mère. Dans cette partie d'Okinawa, la roche mère est du calcaire des Ryūkyū, qui présente une surface très irrégulière. Dans les habitations où cet horizon a été atteint, la roche a été aplanie, probablement par percussions répétées avec d'autres blocs de roche, ce qui a dû représenter un travail conséquent. Après cette préparation, une couche de terre a été déposée sur la surface aplanie. Ce type de sol d'habitation avec dépôt volontaire d'une couche de terre est une hariyuka.

 

La plupart des habitations ont été occupées sur une longue période et présentent plusieurs creusements et plusieurs hariyukas. L'habitation semi-enterrée #2, par exemple comporte une première phase d'occupation au cours de laquelle la roche-mère a été aplanie et une hariyuka installée. Après une phase d'occupation matérialisée par une dizaine de centimètres de dépots archéologiques, l'habitation a été agrandie et une seconde hariyuka déposée. Au cours de cette utilisation, le pourtour de l'habitation a été bordée de blocs de calcaire (Ø 15-20 cm), probablement pour pallier l'intrusion des eaux de ruissellement. L'habitation a ensuite été abandonnée et un foyer y a été creusé. La taille importante du foyer permet d'affirmer qu'au moment de son utilisation, l'habitation ne comportait probablement plus de toit. Ce foyer n'a livré aucun reste culinaire et donc, logiquement, la question a été soulevée quant à son utilisation pour des activités rituelles (attribuer un sens rituel a ce qu'on ne peut expliquer : je pense que, si des doutes persistaient, l'existence de l'archéologie d'Okinawa vient d'être démontrée). Quelle qu'ait été la fonction de ce foyer, il a par la suite été abandonné et une nouvelle habitation a été installée, constituant la dernière phase d'occupation de l'habitation semi-enterrée #2.

vue g�n�rale habitation 2
Vue générale de l'habitation semi-enterrée #2.
Les bernes sont dirigées nord-sud et est-ouest, le nord est dans le coin supérieur gauche de la photo.
Le foyer est situé à droite sur la photo.
Pit-Dwelling #2.
The baulks are directed north-south and east-west, the north being in the top-left corner of the photograph.
The hearth is on the right on the photograph.


Vue rapproch�e du foyer
Habitation semi-enterrée #2 : vue rapprochée du foyer oriental.
Pit-Dwelling #2: close-up of the eastern hearth.


Alignement de pierres
Habitation semi-enterrée #2 : alignement de pierres dans le coin nord-ouest.
Pit-Dwelling #2: stone alignment in the north-western corner.

 

L'habitation semi-enterrée #3  présente elle aussi plusieurs phases d'occupation, avec un agrandissement et le dépôt de blocs de calcaires en amont de la pente naturelle du terrain. Entre les deux (2) phases d'occupations, l'habitation a été abandonnée et un foyer, qui occupe la moitié de la surface de l'habitation précédente, y a été installé. Ici aussi, la taille du foyer induit que l'habitation n'existait plus au moment de son utilisation. Il a ensuite été abandonné et recoupé par une fosse dans laquelle des vaisselles en céramique ont été déposées (toussedépôt ritueltousse). Le sol de l'habitation présente aussi un aménagement en terre en forme de banquette, qui prédate de trois cent (300) ans les exemples connus de ce genre de structures au Japon. Il est possible que ce soit une influence de la civilisation chinoise (ou alors quelqu'un voulait juste un coin plus haut dans sa maison).

Habitation 3
Vue générale de l'habitation semi-enterrées #3.
La berne est dirigée est-ouest, le nord est en haut de la photo.
Les grands tessons visibles contre la berne à droite sont ceux de la fosse creusée après l'abandon du foyer.
Pit-Dwelling #3
The baulk is directed east-west, the north is on the top of the photograph.
The large sherds close to the baulk on the right are the ones of the pit dug after the hearth has been abandonned.

 

L'habitation semi-enterrée #5 entre dans la catégorie des structures archéologiques à caractère éventuellement rituel. Elle se différencie des autres habitations par sa taille, plus importante, et par le fait qu'une partie de son sol a été recouvert d'un tapis de pierres (Ø env. 5 cm, les pierres, pas le tapis…). Autour de cette zone pavée, dans un schéma concentrique, on trouve une zone avec des tessons de vaisselle en céramique, puis une zone où plusieurs trous de poteaux ont pu être identifiés. Les tessons sont tous de taille réduite, alors que dans les autres habitations, des vaisselles entières ou de larges tessons de vaisselles brisées ont été abandonnés près des foyers. Le caractère particulier de cette habitation est renforcé par le fait que dans une fosse (#10), sept (7) dents de requin percées ont été retrouvées. Il ne s'agit pas de la première découverte de ce genre d'éléments de parure sur Okinawa, mais ils restent tout de même relativement rares et une telle concentration dans la même fosse est somme toute inhabituelle. Toutes ces caractéristiques atypiques laissent planer un doute sur l'utilisation ce cette structure en tant qu'habitation. Il s'agissait peut-être d'un bâtiment à caractère commun (tousseritueltousse) dans lequel les possessions des défunts étaient brisées et abandonnées.  

Habitation 5
Vue générale de l'habitation #5
Les bernes sont dirigées est-ouest et nord-sud, le nord est en haut sur la photo.
La photographie permet de voir l'organisation concentrique de la structure avec la zone pavée coupée par la
limite de la zone de fouilles, la zone avec les tessons au centre et les trous de poteaux au premier plan.
Pit-Dwelling #5
The baulks are directed east-west and north-south, the north is on the top of the photograph.
The photograph shows the concentric pattern of the structure, with the paved area on the top, cut by the wall of
the survey area, the area with the sherds in the middle and then the postholes on the forefront.

Zone pav�e
Habitation semi-enterrée #5 : détail de la zone pavée. La zone avec les tessons est visible sur la droite.
Pit-Dwelling #5: close-up of the paved area. The area with the sherds can be seen on the right.

Zone tessons
Habitation semi-enterrée #5: détail de la zone avec les tessons
Pit-Dwelling #5: Close-up of the sherds area.


  L'habitation semi-enterrée #1 était en cours de fouilles pendant la session d'explications sur site, et de larges tessons de vaisselle du Yayoi Initial importée de l'île de Kyūshū venaient d'y être découverts.

Tessons Yayoi Habitation 1
Habitation semi-enterrée #1 : tessons de vaisselle du Yayoi Initial
Pit-Dwelling #1: Initial Yayoi pottery sherds

 

En plus des vestiges d'habitations, le site a également livré une quantité assez impressionnante de foyers, de type semi-enterrés aussi, et en conséquence nommés "foyers-fosses". Six (6) d'entre eux (six et demi, l'un deux comporte un recreusement) se concentrent dans la pointe ouest du site, dans un alignement nord-sud, bordés par une zone avec une concentration de trous de poteaux. Il s'agit de la première fois que l'on trouve sur Okinawa une association aussi nette entre une concentration de trous de poteaux et une concentration de foyers. Il s'agit de foyers en plein air, probablement à usage collectif, la fonction des poteaux adjacents reste obscure. D'autres foyers-fosses isolés, de dimensions plus importantes, ont également été identifiés dans les autres parties du site, avec des chemins y conduisant.

Groupe de foyers
Groupe de foyers dans la partie ouest de la zone de fouilles.
(le mur de parpaings est au nord)
Group of hearth on the western side of the survey area.


Foyer 8
Foyer-fosse #8
Pit-hearth #8

 

 Les sites à stratigraphie complexe sont rares sur Okinawa, et Kiyūna agaribaru nu bataki va probablement permettre d'affiner la chronologie des typologies céramiques, surtout avec la découverte de vaisselles en place, dans des contextes archéologiques comportant des restes carbonisés qui peuvent fournir des datations absolues. Le fait que ce mobilier comporte également des vaisselles importées du Japon est d'autant plus intéressant. Si la préhistoire d'Okinawa existe, elle comporte encore de nombreuses zones d'ombres et on ne peut que se réjouir d'une clarification (et un affinement) de la chronologie.

 

 

 

 

Because of its incredible popularity, our series "Okinawan Prehistory is not a myth" is becoming a weekly publication! Whatever the sceptics may think, proofs of its existence are piling up and people even give on-site conferences to spread the good news.

 

Kiyūna agaribaru nu bataki (喜友名東原ヌバタキ, Kiyūna, Ginowan City, Okinawa Prefecture) underwent a fifth archaeological excavation campaign during this summer, from June to the beginning of September, before the construction of flats. It is a dwelling site dating back to 500 BCE, which is the very end of the Middle Shellmound Period (which is, broadly, Final Jōmon, but since Okinawan Prehistory exists with several hundred of kilometres of water between it and the Jōmon civilisation, it owes its own terminology). The previous campaigns led to the discovery of twenty-one (21) dwellings, open-air hearths, and pits. The artefacts retrieved include local vessels (of Kayauchibanta and Uzahama type), Initial Yayoi vessels imported from Kyūshū Island in Japan (dated back to 2670 BP), lithic implements, shells with holes and ecofacts (seeds).

Thus, the site is particularly interesting because 1- it is an archaeological site, any archaeological site is interesting; 2- it gives clues about the relations between Okinawa and Japan; 3- those information concern a transition period between two (2) civilisations on the Japanese archipelago, and transition periods are always a lot of fun.

 

This year, the archaeological campaign permitted to unearth six (6) dwellings, a dozen of pit-hearths and some paths.

As it is often the case for the Jōmon and the Shellmound Civilisations, the dwellings are pit-dwellings, dug into the geological soil. This site is located in a place where the geological soil is not very thick and in several dwellings the bedrock was reached. In this part of Okinawa, the bedrock is Ryūkyū limestone, with an irregular surface. In the dwellings where this horizon has been reached, the bedrock was levelled, probably by repeated percussions with other rock blocks, which might have been quite an exhausting work. After this preparation, a layer of earth was deposited on the flattened surface. This type of dwelling floor with a voluntary deposit of earth is a hariyuka.

Most of the dwellings were in use over a long period of time and show several diggings and several hariyukas. Pit-Dwelling #2, for instance, shows a first occupation phase during which the bedrock was flattened and a hariyuka installed. After an occupation materialized by about 10 cm of archaeological deposits, the dwelling was enlarged and a second hariyuka installed. During this phase, the dwelling was bordered with limestone blocks (Ø 15-20 cm), probably to prevent intrusion of rain water. The dwelling was then abandoned and a hearth was dug there. Because of the large size of this hearth, it seems evident that during its period of use, the dwelling did not have a roof anymore. This hearth did not yield any cooking remains, so that it was logically suggested that it was used for ritual activities (always give a ritual explication to things you do not understand, if anybody was still in doubt, this is the proof Okinawan archaeology exists). Whatever the function of this hearth might have been, it was then abandoned and a new dwelling was set there, constituting the last occupational phase of Pit-Dwelling #2.

Pit-Dwelling #3 too presents several occupational phases, with an enlargement and limestone block deposited uphill of the natural slope of the terrain. Between the two (2) occupational phases, the dwelling was abandoned and a hearth, occupying half the surface of the dwelling, was set there. In this case too the size of the hearth suggests that the dwelling did not exist anymore when it was used. It was then abandoned and recut by a pit in which ceramic vessels were deposited (coughritual depositcough). The floor of the dwelling also shows an earth platform structure that predates the known examples of this type of structures in Japan of about three hundred (300) years. This might represent a Chinese influence (or someone just wanted a place slightly higher in his house).

Pit-Dwelling #5 also plays in the category archaeological structures with a potential ritual aspect. It differs from the other dwellings by its size, larger, and the fact a part of its floor is covered with a stone layer (Ø about 5 cm, the stones, not the layer…). Around this paved area, in a concentric pattern, there is an area with many ceramic sherds and then an area with several postholes. The sherds are all quite small, while in the other dwellings, full vessels or large sherds of broken vessels were abandoned by the hearths. The peculiarity of this dwelling is reinforced by the fact seven (7) shark teeth with holes were found in pit #10. This is not the first time with type of jewellery artefacts are found in Okinawa, but they remain quite rare, and such a concentration in the same pit is atypical. All those unusual characteristics made it doubtful that this structure was used as a dwelling. It might have been a common-use building (coughritualcough) in which the belongings of deceased persons were broken and abandoned.

Pit-Dwelling #1 was still being excavated during the on-site conference and large shards of Initial Yayoi pottery, imported from Kyūshū Island, had just been discovered.

 

In addition to the dwellings remains, the site also yielded quite an impressive quantity of pit-hearths. Six (6) of them (in fact six and a half, one of them shows a redigging) are concentrated in the western tip of the site, aligned in a north-south pattern and bordered by an area in which there is a concentration of postholes. It is the first time in Okinawa that a concentration of hearths is associated that clearly with a concentration of postholes. Those are open-air hearths, probably of collective use, the function of the adjacent posts remaining obscure. Other pit-hearths, of larger dimensions, have also been identified in the other parts of the site, with paths leading to them.

 

Complex stratigraphy sites are rare on Okinawa, and Kiyūna agaribaru nu bataki will probably permit to refine the ceramic typology chronology, especially thanks to the discovery of vessels associated with archaeological contexts including carbonized remains that will provide absolute dates. The fact those artefacts include vessels imported from Japan is also of interest. If Okinawan Prehistory exists, it still has many grey areas and a clarification (and refining) of the chronology is always welcomed.